Les Petites Histoires de Mathilde

La joie simple : "Ça remue, ça serre la gorge et le cœur, mais c’est magnifique"

Le titre est doux comme une caresse : “La joie simple”. Le sous-titre précise, en quelques mots, l’enjeu du livre : “Papa et psy face au handicap”. Ce livre, publié aux éditions l’Alchimiste (collections Réflexions) est le dernier ouvrage du psychiatre et psychanalyste toulousain Jean-Baptiste Dethieux, qui avait révélé la maladie de sa petite Jeanne, il y a une quinzaine d’années, dans le poignant “Le voyage de Jeanne”. Jeanne a aujourd’hui 18 ans. Elle est porteuse d’un handicap qui “la rend à certains moments toute petite et démunie et à d’autres, grande et forte, si forte et grande qu’elle semble, dans son regard, embrasser le monde dans son entier, s’en amuser ou s’en réjouir dans une innocence désarmante”, écrit l’auteur en introduction. Jeanne est, ajoute-t-il, “ambassadrice d’une joie si simple qu’elle peut devenir, à mes yeux, une force vive”.

Joie simple et force vive : tout au long de ces 105 pages qu’on lit d’un trait, le psy et le papa alternent leurs sentiments et réflexions et la force de ce double regard captive, passionne, bouleverse souvent : l’émotion du père fait écho aux questions que se pose le psy. “Ce double regard, c’était la matrice du livre, sinon, il n’y a pas de livre ! L’enjeu était de croiser les regards, voire jouer un miroir inversé : mettre le psy regardant le père et réciproquement, c’est un exercice assez intéressant”, confie l’auteur. Le handicap de Jeanne est un mystère pour l’un comme pour l’autre : le psy ne peut répondre à toutes les questions du père, qui interroge Jeanne et lui-même. “Ce sont des questions assez fondamentales et qui drainent une angoisse énorme : que va devenir Jeanne ? On est dans l’indicible, dans l’innommable, dans le non-sens

parfois et surtout, on est dans le moment présent, dans lequel on ne peut trouver

qu’une seule solution de vie acceptable, sans quoi…”

“Un état impensable de sidération”

Dès le deuxième jour de Jeanne sur terre, son handicap est décelé – un coup de tonnerre qui éclate dans le ciel de ses parents : “C’est un trauma, dont la définition est très simple : l’impréparation (on n’est pas prêt, pas pré

paré à cela), et aussi un afflux d’affect, de tension, d’excitation, un déferlement d’émotions tel que l’on est saturé dans sa capacité de penser. La pensée est donc court-circuitée et laisse la place à un état d’impensable et de sidération”, relève le spécialiste.

L’écriture, disait l’auteur canadien Denys Gagnon, est parole et silence à la fois. Avec “La joie simple”, qu’il dédie “aux soignants et aux soignés”, Jean-Baptiste Dethieux signe un objet littéraire d’une force et d’une délicatesse bouleversantes. On saura gré au psy d’avoir rendu sa prose intelligible au non-spécialiste et au père de ne taire aucune de ses peurs, de ses angoisses pour demain (“Qu’adviendra-t-il de toi le jour de ma mort ?”, demande-t-il à sa fille) et de ces “joies simples” qu’il saisit auprès de son enfant (“J’aime ton ‘inconscience’. Elle me fait du bien. J’essaie de m’en rapprocher comme d’un soleil trop brûlant”, écrit-il à Jeanne, qu’il compare avec tendresse à un “petit maître zen”). Entre le père et le psy, il y a l’écrivain, qui n’écrit pas pour “aller mieux, pour se libérer, pour mettre les choses à plat” : il écrit, superbement, avec une tendresse infinie, sans pathos mais au plus près d’une vérité qu’il observe dans toute sa complexité. Ça remue, ça serre la gorge et le cœur, mais c’est magnifique.

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